Analyse de la crise des savings and loans
Cette crise est bien connue de la littérature financière mais elle a le mérite de montrer de manière pédagogique quelle est la nature du risque de taux ALM. Cette crise prend sa source dans l'Amérique de la crise de 1929. Les caisses d'épargne ont alors une double activité : elles collectent l'épargne des ménages et la transforment en crédits hypothécaires. Avec la crise de 1929, elles subissent une grave crise du crédit et, pour y remédier, un certain nombre de mesures sont prises par l'Etat. La première a consisté à garantir les dépôts pour rétablir la confiance des clients. La deuxième a consisté à limiter l'activité crédit sur une zone précise. Pour éviter la concurrence entre caisses d'épargne, chaque établissement s'est trouvé cantonné sur une zone géographique précise. Déjà mono-produit (les caisses d'épargne ne distribuent que du crédit immobilier), celles-ci se sont donc retrouvées mono-région. Malgré tout, ce nouveau cadre réglementaire a permis aux Caisses d'épargne de faire un nouveau départ et de connaître un période de prospérité jusque dans les années 80. Que se passe-t-il alors ? On assiste alors à une double évolution. D'une part, suite à la crise pétrolière, l'inflation explose entraînant une hausse des taux d'intérêt du fait de la doctrine monétariste qui règne aux Etats-Unis. Durant l'année 1980, les taux d'intérêts passent ainsi de 15% sur le premier trimestre à 10% au troisième pour remonter à 16% au dernier trimestre. Quant aux taux long terme, ils n'ont pas immédiatement suivi ce qui fait que l'on a assisté à une inversion de la courbe entre 1980 et 1981. Par ailleurs dans le même temps, on assiste à une libéralisation du marché de l'épargne. Dès les années 70, étaient apparus des dépôts liquides et rémunérés au taux du marché monétaire au travers des Money market mutual funds. Au début des années 80, ces fonds bénéficient de taux d'intérêts très élevés. On assiste alors à un véritable engouement pour ceux-ci. Leur encours est quasiment multiplié par dix en trois ans tandis que les caisses d'épargne dont le taux de rémunération est plafonné voient leurs encours diminuer. La crise se noue à ce moment précis. Dotées d'un bilan asymétrique avec des dépôts court terme qui financent des crédits taux fixe long terme, les caisses d'épargne ne peuvent résister à une évolution brusque des taux courts. Dans un premier temps, pour faire face à la disparition des dépôts à vue, les caisses d'épargne vont se refinancer sur le marché mais à un coût prohibitif. Le coût des ressources augmente donc brusquement alors que le produit des emplois reste stable. L'Etat ayant pris conscience de la difficulté, il ouvre la possibilité aux caisses d'épargne de rémunérer les dépôts à des taux déplafonnés. Si cela permet aux Savings de diversifier leurs ressources, le problème reste malgré tout le même. Refinancement interbancaire ou dépôts rémunérés au taux du marché monétaire, le coût de la ressource reste à peu près le même.
Le revenu net des Savings and Loans est devenu très négatif en 1981 et 1982 du fait de la transformation négative qui se formait dans le bilan. Au deuxième trimestre 1981, 85% des établissements sont non rentables. Alors que l'on assiste à une première vague de faillites, la réponse des pouvoirs publics est inadaptée. Pour masquer la crise, les ratios auxquels étaient soumis les caisses d'épargne sont assouplis. Tout cela se conjugue par ailleurs à des règles comptables inadaptées. En effet, en comptabilisant les prêts à leur valeur historique, on masquait la réalité de la crise dans la mesure où ces prêts avaient perdu une grosse partie de leur valeur (prêts à des taux bas alors que les taux connaissaient un maximum historique). Enfin, le contrôle de la tutelle sur les caisses d'épargne s'est relâché, l'Etat souhaitant diminuer l'appareil administratif. A partir de 1983, la situation des taux s'améliorant, les Savings and Loans redeviennent à nouveau rentables. Malheureusement, la stratégie adoptée pour " se refaire " consiste à prendre encore plus de risques, en gonflant démesurément l'actif et en investissant dans des actifs très risqués comme les fameux junk bonds. Tout cela a contribué à augmenter l'ampleur des pertes. Par ailleurs, à partir de 1986 suite à une modification de la fiscalité sur l'immobilier et à la récession liée au contrecoup pétrolier, les prix de l'immobilier qui avaient énormément monté se sont mis à chuter dramatiquement entraînant une vague de défauts de paiement chez les clients des caisses d'épargne. Une deuxième vague de faillites intervient donc en 1986 parmi les Savings and Loans. C'est ainsi que les pouvoirs publics interviennent. L'organisme de garantie des déposant emprunte avec l'aide de l'administration 15 milliards de dollars sur 30 ans, ce qui lui permet de régler l'insolvabilité d'un certain nombre d'établissements. Mais ce n'est pas suffisant. Le Trésor dégage alors 115 milliards de dollars pour assurer le sauvetage de l'ensemble du secteur. Les fonds sont utilisés pour vendre ou fermer les établissements les plus insolvables et rembourser les déposants. Enfin un certain nombre de mesures sont prises pour éviter qu'une telle situation ne se reproduise : relèvement des cotisations d'assurance liées à la garantie des dépôts, relèvement des ratios prudentiels, etc. La crise est réglée mais son coût est exorbitant et restera dans toutes les mémoires.
La grande leçon de cette crise est celle que tout bilan d'établissement financier constitue une gigantesque position de taux qu'il faut gérer. Il est donc important pour un établissement d'avoir un système de pilotage de ce risque qui permettre de le mesurer et de le couvrir. Sans mesure ni pilotage, on peut en effet se retrouver dans des situations d'asymétrie de bilan potentiellement délétères. Aujourd'hui, on peut dire que cette prise de conscience est largement partagée, la gestion de taux ALM faisant aujourd'hui partie intégrante de la palette du risk management des banques.
Actualités
IFRS et solvabilité
La Commission Bancaire a publié en juillet dernier un dossier de synthèse fort bien fait sur les conséquences du passage aux normes IFRS dans les groupes bancaires. Le document évoque la mise en place des filtres prudentiels dont l'objectif est de retraiter les fonds propres prudentiels pour éliminer toute volatilité créée par la norme 39. Cependant la Commission bancaire met en garde contre l'impact de l'option " juste valeur " susceptible malgré tout de créer de la volatilité dans les fonds propres. La Commission Bancaire constate que les établissements ont mis en place des opérations de macro-couverture en juste valeur intégrant les dépôts à vue. L'organisme de tutelle constate également une baisse du ratio de fonds propres de base Tier 1 de l'ordre de 60 à 80 points (baisse de 4% du Tier 1) suite à la première application des normes IFRS. Dans tous les cas, la Commission bancaire réaffirme son engagement aux côtés du Comité de Bâle et du Banking Supervision Committee pour que les normes comptables intègrent les objectifs de sécurité prudentielle et de stabilité financière.
Le livre du mois :
Analyse et Gestion du Risque Bancaire : Un cadre de référence pour l'évaluation de la gouvernance d'entreprise et du risque financier
de Hennie Van Greuning, Sonja Brajovic-Bratanovic, Marc Rozenbaum, Eska, 2004
LCet ouvrage fait le tour des questions liées à l'évaluation, à l'analyse et à la gestion des risques financiers au sein de l'activité bancaire. L'accent est mis sur les principes de la gestion des risques, et sur la responsabilité qui incombe aux principaux acteurs du processus de gouvernance d'entreprise de gérer les différents aspects du risque financier. Cet ouvrage devrait intéresser un vaste ensemble d'utilisateurs de statistiques financières bancaires, notamment ceux qui ont la responsabilité d'analyser les banques ou de les diriger, ainsi que les organismes qui les conseillent ou les encadrent. Divers aspects de la gouvernance d'entreprise et de la gestion des risques y sont abordés, aussi l'ouvrage n'est-il pas spécifiquement destiné aux spécialistes d'un domaine particulier de la gestion des risques. Hennie van Greuning et Sonja Brajovic Bratanovic travaillent auprès de la Banque Mondiale.
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